Mar 26 Jui 2011 |
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| Les éditions Artège publient les commentaires qu'un jeune théologien a eu l'occasion de faire au retour de chacune des sessions du Concile. On y retrouve l'ambiance de ces années exceptionnelles, l'enthousiasme et l'audace des évêques, mais aussi leurs fatigues et leurs déceptions, leurs débats interminables et leur unanimité d'autant plus remarquable. Ce témoin de moins de quarante ans était l'assistant du très influent archevêque de Cologne, le cardinal Frings. Le Pape Jean XXIII l'avait nommé conseiller théologique auprès de la Commission préparatoire dès mai 1962 puis confirmé comme expert dès l'ouverture du Concile. Son nom ? Joseph Ratzinger. Le titre ? Mon Concile Vatican II.
Ce qui apparaît immédiatement à la lecture de ces chroniques pleines de vie et pleines d'intelligence, c'est l'engagement total de cet homme dans l'aventure du Concile et son désir d'un renouvellement profond de l'Église. Sur ce point il ne variera pas, et l'on peut mesurer le contresens de ceux qui reprochent aujourd'hui à Benoît XVI de tourner le dos à Vatican II. Lors de la troisième session, il voyait le Concile passer d'une euphorie indolente à la découverte des problèmes brûlants de l'heure (p. 147). En revanche il perçoit très tôt comme un malaise (p. 262) : pour les uns le Concile ne va pas assez loin, pour les autres il va trop loin. Les uns et les autres lisent l'événement selon ce que, devenu Benoît XVI, il appellera l'herméneutique de la rupture[1]. Or l'Église demeure l'Église de tous les âges (p. 257). C'est le plus grand danger parce que c'est le plus grand enjeu. En effet, une compréhension erronée de la réforme (que Ratzinger appelle aussi le renouveau et que Jean XXIII appelait l'aggiornamento) serait son échec. Déjà des signes apparaissent de ce détournement du Concile : ici ou là le renouveau s'est mué en délayage et édulcoration généralisés, et l'auteur épingle la manie de fabriquer la liturgie ou la tendance à s'interroger avec comme critère non plus la vérité mais la modernité (p. 256). En revanche le jeune Ratzinger rend compte avec un émerveillement contagieux de la façon dont le Concile prend des virages décisifs, ouvre des perspectives nouvelles, aboutit à des consensus forts. La collégialité, sans nier la primauté, la rééquilibre. Le singulier de l'Église est à composer avec le pluriel des Églises (p. 131). La liturgie fossilisée doit retrouver une structure dialogale, purifiée du foisonnement des formes et de la raideur rituelle (p. 149, p. 65). La figure de Marie, heureusement incluse dans la constitution sur l'Église, incarne le paradoxe de la grâce qui touche celui qui ne fait rien par lui-même, elle incarne l'Église, petite servante en pèlerinage à travers l'histoire (p. 116). À propos du dialogue œcuménique et du dialogue avec les juifs, il note les orientations novatrices prises par le Concile et qu'il faudra mettre en œuvre. Il ignore à l'époque la part qu'il y prendra. Environ cinquante ans après, les réflexions d'un acteur important de Vatican II peuvent aider à évaluer sinon le Concile – ce serait bien prétentieux – du moins certains aspects du Concile. C'est au cours de la dernière session qu'il met en évidence un clivage théologique qui était au cœur des débats conciliaires et que l'on retrouvera dans les crises de l'après-Concile. Une théologie de l'incarnation souligne l'engagement de l'Église dans l'histoire, la présence du Christ dans les réalités humaines, l'action de l'Esprit dans le monde, la valeur des religions non-chrétiennes, la nécessaire traduction de la Parole de Dieu dans la diversité des cultures etc. Mais elle doit être complétée par une théologie de la rédemption. Sinon on tombe dans un optimisme qui n'est fidèle ni au tragique de la condition humaine ni au mystère de la croix. Notre théologien allemand critique une problématique française (p. 223) et un teihardisme vulgarisé qui identifie le salut de l'humanité par le progrès et sa rédemption par l'amour (p. 227) Dans un discours très remarqué, lors du 81° Katholkentag[2] (Bamberg, 1966), Joseph Ratzinger reprend ces interrogations. Elles n'ont rien perdu de leur acuité ni de leur actualité, bien au contraire. La réforme de la liturgie doit être un renouveau spirituel, et non le passage d'un ritualisme ancien à une ritualisation nouvelle et arbitraire (p. 272). Une Église tournée vers le monde ne veut pas dire une Église qui se détourne de la croix (p. 280). La dénonciation de scandales secondaires et coupables (comme le cléricalisme, le juridisme, le centralisme) ne doit pas servir de paravent pour occulter le vrai scandale chrétien, qui est la folie de la croix (p. 281). Être fidèle au Concile, c'est entrer dans la patience et non dans un nouveau triomphalisme : la vraie place de l'Église est sous la croix du Seigneur auprès du Cyrénéen (p. 286) ; comme Israël au temps du légalisme des pharisiens et du libéralisme des sadducéens, l'Église vit de la foi de ceux qui ont le cœur simple (p. 257). Père Alain Bandelier, mai 2011 [1] Discours à la Curie romaine le 22 décembre 2005. [2] Le texte en est donné en annexe de l'ouvrage. |




