| « Etrangers et pèlerins » |
|
|
|
| Écrit par P. René Wolfram, père du Foyer de Charité d'Ottrott |
|
... Car je suis l'étranger chez toi, un pèlerin comme tous mes pères. Ps 39, 13
Le pèlerinage est l'un des symboles les plus riches de notre existence ; il prend en compte le temps de nos vies, les lieux que nous traversons et où nous séjournons, les compagnons que nous choisissons, nos rencontres et nos malheurs, notre attente et notre désir. Le pèlerinage est l'une des démarches de la vie chrétienne qui jouit, à l'heure actuelle, d'une grande faveur auprès du public. Pour certains, c'est la seule forme de pratique religieuse. Et dans laquelle ils s'investissent corps et âme, c'est le cas de le dire. Car le pèlerinage nous prend avec tout ce que nous sommes - et nous fait avancer.
Le pèlerin, le vagabond et le randonneur.Le pèlerin sait toujours où il va. Il a devant lui la représentation du terme vers lequel il dirige ses pas. Cette représentation n'est pas une illusion pour notre pèlerin. Certes, il sait très bien que la réalité sera différente de ce qu'il s'en figurait. Mais il sait qu'il existe un terme à son itinéraire, et qu'il marche pour y arriver. Il sait, et il va. Il va pour arriver. Rien ne l'arrêtera. Le pèlerin ne change pas de but chaque jour. Même pas une seule fois ! Son désir l'attache déjà à son but ; il l'a choisi dès le départ. Du coup, son désir et son attachement le rendent libre de toutes les autres sollicitations qui pourraient l'assaillir et qu'on pourrait appeler des tentations. Car il va vers tel lieu, et nulle part ailleurs ! Différente est l'expérience du vagabond, qui marche aussi, mais qui ne sait pas où il va ; et d'ailleurs il n' arrivera jamais ; pour lui, il n'y a pas de terme. Eternel recommencement, sa marche ne trace pas de chemin. Il ne progresse pas. Il répète des pas, il n'ouvre pas une route. Le pèlerin n'est pas un vagabond ! Le randonneur (que l'auteur de ces lignes aime à être, quand il le peut), le randonneur marche. Si le chemin à parcourir est beau, tant mieux ; c'est même sur ce critère qu'il le choisit. Le chemin aura un aboutissement, gratifiant si possible. Ce qui est pourtant déterminant, c'est l'acte de marcher ; de retrouver un rythme ; de se détendre, de se fatiguer sainement, en vue du retour au sommeil et à l'appétit, au goût des choses simples et saines. L'activité du randonneur est d'ordre ascétique, au sens étymologique, qu'on rappelle ici : ascèse : du grec ske-ô = je suis avachi, a été construit le verbe grec a-ske-ô = je ne me laisse pas avachir, donc je mets en place des activités qui tonifient, j'évite celles qui amollissent. Tous les sports sont, au sens propre, de l' ascèse. Pourtant, s'il y a une certaine parenté entre le pèlerin et le randonneur, le pèlerin a son originalité : son pèlerinage est bien plus qu'une démarche sportive et ascétique ; il est déterminé par le sanctuaire auquel il aspire, même si la marche lui est un exercice agréable, ou nécessaire ou bienfaisant. Le pèlerin choisit son chemin. Le pèlerin choisit ses étapes. Chaque étape est ardemment désirée. Pourtant l'étape est ensuite abandonnée... Cantique de l'étape
La route fut longue et dur le chemin
Au soleil brûlant Nos membres sont las du poids de ce jour Et du sac si lourd Mais voici que vient l'étape et du repos le doux moment. Ah ! Et pour vous, Seigneur, à nos lèvres jaillit un chant d'amour. Ah ! Seigneur Jésus, vous avez connu
La route si longue et le dur chemin Au soleil brûlant Seigneur Jésus, vous avez connu au puits de Jacob vos membres bien las Du lourd poids du jour Maintenant que vient l'étape et du repos le doux moment Ah ! Devenez pour nous cette eau qui jaillit en la vie d'amour. Amen (André Chevalier, Le Seuil 1951. Domaine public) Le pèlerin choisit ses compagnons. Le pèlerin fait l'expérience qu'il est accompagné par les anges. Mais eux ont lu cet événement comme un clin d'œil du ciel. Un ange déguisé en arbre. Et à une interlocutrice qui leur demande : « C'est donc aussi ça, le pèlerinage ? », l'ancien répond : « C'est uniquement ça ! »
Un modèle de pèlerinage : le chemin du Peuple de DieuCe n'était certes pas « un » chemin parmi d'autres. Le chemin d'Israël est leur chemin, celui de leur naissance comme peuple. Il est aussi « le » chemin, car le chemin d'Israël est un signe pour tous les peuples, groupes humains, destinées personnelles.
Sur leur chemin, les fils d'Israël rencontrent les tentations du pèlerin : - Constituer un groupe élitiste, où chacun parvient à bien avancer avec les autres, et refuse de « perdre son temps » avec ceux qui n'avancent pas, comme Moïse le fit (Nb, 11, 12 ) - Je ne vais pas y arriver, « c'est trop lourd pour moi », dit Moïse (Nb 11, 14) - J'aurais dû rester là où j'étais : « Pourquoi le Seigneur nous mène-t-il en ce pays ...? Ne vaudrait-il pas mieux retourner en Égypte? Et ils se disaient l'un à l'autre: "Donnons-nous un chef et retournons en Égypte." (Nb 14, 3-4)
Le bâton du pèlerin : la volonté de Dieu Ainsi notre condition d'hommes est une condition de pèlerins (Cf. Gabriel Marcel, Homo viator). C'est tout le contraire du statut de la possession, de l'assouvissement. C'est ainsi que les Apôtres interprètent leur situation et la nôtre, par exemple saint Paul : (2 Co 5, 6) « 6Ainsi donc, toujours pleins de hardiesse, et sachant que demeurer dans ce corps, c'est vivre en exil loin du Seigneur, 7nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision... » ou saint Pierre : (1 P 2, 11) « 11Très chers, je vous exhorte, comme étrangers et pèlerins, à vous abstenir des désirs charnels, qui font la guerre à l'âme... » Cette condition, envisagée de façon statique, est située entre notre naissance et notre mort ; pendant cette durée, le salut éternel n'est pas encore fixé, la conversion est toujours possible, l'égarement est toujours à craindre ; tel est le dogme. Cette même condition, envisagée de manière dynamique, est celle du chemin à parcourir, afin de parvenir à la qualité de « teleîos », adjectif grec que l'on traduit généralement par parfait, mais qu'on pourrait mieux traduire par « abouti », « parvenu au terme de l'œuvre », « parvenu au terme du chemin », cette œuvre n'étant pas une quelconque tâche à réaliser, mais d'avoir fait exister dans sa plénitude l'être unique que chacun est. Le simple mot de « arriver » nous situe déjà dans la symbolique du voyage, du pèlerinage.
Les lieux liés aux temps.- L'enfance et le jeu : tel est le premier tronçon. Il importe d'aller jusqu'au bout du jeu - pour ne pas avoir à y revenir à l'âge adulte. L'enfant est prêt à évoluer quand il a joué tout son saoul, comme ce jeune qui, la veille de sa profession de foi, a décroché tous les dessins d'enfant qui tapissaient sa chambre et donné tous ses jouets. - L'adolescence et les rêves. Dans sa troupe et sa patrouille, il importe que l'ado puisse confronter ses rêves au « prix » qu'il en coûte de les réaliser. Et d'aimer ses rêves quand même, vaincre ainsi la tentation de les abandonner - et rester assis sur son séant. - La jeunesse et l'ardeur. Au-delà de l'ardeur se trouve la fidélité. Pouvoir aller jusqu'à elle. - L'âge adulte et le réel : la fatigue du chemin. Sueur et sang. La déception, « minute de vérité ». « Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain les maçons peinent. Si le Seigneur ne garde sa ville, en vain la garde veille... » (Psaume 126). - La vieillesse qui permet de déposer la tâche sans que l'œuvre soit achevée : d'autres prendront la relève et le Seigneur reste le Maître. « Abraham mourut âgé et rassasié de jours... et on le coucha parmi ses pères » (Gn 25, 8). Ainsi le pèlerinage nous apparaît comme une allégorie de la durée de la vie elle-même ; à pratiquer l'un, on apprend à ne pas rater l'autre. En plus de leur symbolique, les pèlerinages ont contribué à éveiller la conscience de notre appartenance à l'Eglise ; à répandre des manières de vivre cette appartenance, donc à façonner l'unité concrète ; à ouvrir les esprits et les cœurs à l'autre, voire à l'étranger ; à créer la conscience de former une humanité. L'on pourrait se servir du même « outil » pour interpréter beaucoup d'autres dimensions de notre vie. Par exemple la place du repos, le discernement à opérer dans les carrefours, les bifurcations, l'orientation de nos existences et la conduite à tenir après s'être égaré : ces moments sont des moments de discernement.
En conclusion nous nommerons quatre lois du pèlerin :La première loi : On n'entreprend pas un pèlerinage à partir d'une motion obscure, mais pour se livrer à l'Esprit. En second lieu, nous acceptons de ne pas savoir ce qui nous attend au cours de notre pèlerinage. C'est pourquoi nous sommes disposés à mettre notre confiance dans le Seigneur. La troisième loi, c'est que nous aurons à endurer des épreuves, des difficultés, des contrariétés ; Jésus n'a pas promis autre chose à ses disciples : « Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups » (Mt 10, 16). L'année Saint Paul nous donne un modèle particulièrement éprouvé - et endurant ! Ce qui nous est promis sur notre chemin de pèlerins, c'est que nous serons associés à Jésus et rendus semblables à Lui, qui possédait l'intelligence de son histoire vécue et la clef du destin de l'homme.
|




