Enseignements

icone-christQui est Dieu ? Comment le connaître ? Est-il possible d'aimer pour toujours ? Pourquoi le mal ? Est-ce que toutes les religions se valent ? Que deviennent nos défunts ? Comment pardonner ? L'Eglise : est-elle nécessaire ? Est-ce qu'on peut changer le monde ?

Ce sont là quelques unes des grandes questions que se pose tout homme, tout chercheur de Dieu.

Au cours des retraites fondamentales, les enseignements veulent approfondir ces questions et aider chacun à entrer dans l'intelligence de la foi.

 

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Écrit par Père Cousseau - Foyer de Naves   

  

Le silence de la nature

 

En toute vie, le silence dit Dieu,

Tout ce qui est tressaille d'être à lui !

Soyez la voix du silence en travail,

Couvez la vie, c'est elle qui loue Dieu !

 

Voilà comment le poète Patrice de la Tour du Pin exprime ce mystère du silence de la nature - ou plutôt de la vie. Qui mieux qu'un poète peut lire ce livre de la création, la première révélation ?

Le silence est en travail : l'œuvre de Dieu se fait en silence, généralement elle n'est pas spectaculaire, elle est cachée. C'est ce que Jésus veut nous faire comprendre dans plusieurs paraboles : le grain qui pousse tout seul, ou le grain de sénevé (Mc. 4, 26-32).

Le silence en travail, cela nous fait penser aussi à un accouchement :

« Nous le savons bien, la création tout entière crie sa souffrance, elle passe par les douleurs d'un enfantement qui dure encore ». (Rm. 8,22).

« Couvez la vie, c'est elle qui loue Dieu » : le psalmiste, qui était aussi un poète, le chantait déjà :

Les cieux proclament la gloire de Dieu,

Le firmament raconte l'ouvrage de ses mains

Le jour au jour en livre le récit

Et la nuit à la nuit en donne connaissance.

Pas de paroles dans ce récit,

Pas de voix qui s'entende...

 

Il n'est pas besoin d'être poète ou psalmiste pour apprécier ce silence de la nature : tous nos retraitants s'accordent pour exprimer cet émerveillement qui est souvent la première étape d'un cheminement vers Dieu.

Dans un monde de plus en plus marqué par l'action, par les réalisations de l'homme, tout ce qui nous entoure nous parle de l'homme. Il faut donc aller à la montagne ou au désert pour retrouver l'œuvre de Dieu  «  à l'état brut » : c'est ce cheminement qu'ont suivi un Charles de Foucauld ou un Ernest Psichari :

« Ces grands espaces de silence qui traversent ma vie, je leur dois bien tout ce que je peux avoir de bon en moi. Malheur à ceux qui n'ont pas connu le silence ! Le silence qui fait du mal et qui fait du bien, qui fait du bien avec le même mal !... Bien souvent, il est venu vers moi, comme un maître bien-aimé, et il semblait un peu de ciel qui descendait vers l'homme pour le rendre meilleur... Alors je m'arrêtais, plein d'amour et de respect. Car le silence est aussi le maître de l'amour... » (Ernest Psichari : « Les voix qui crient dans le désert »).

Oui, le silence est un maître, un maître qui s'enseigne lui-même, et ce n'est pas le moindre enseignement de nos retraites.

Mais qu'entendons-nous par silence ? Car en réalité la nature, la montagne sont pleines de bruits : le torrent qui dévale, les sauterelles qui crissent, le cri rauque du choucas, la marmotte qui prévient ses congénères de l'approche de l'homme, le troupeau de moutons, la symphonie des clochettes des « tarines », sans parler du bruit des activités humaines...Les bruits de la nature peuvent-ils être assimilés au silence, et pas ceux de la ville ? Madeleine Delbrêl contestait cette idée :

« Pourquoi le vent dans les pins, la tempête sur le sable, la bourrasque sur la mer seraient-ils silence, et non pas le pilonnage des machines à l'atelier, le grondement des trains en gare, le brouhaha des moteurs au carrefour ? » (dans « Nous autres, gens des rues »).

Mais pour que ce paradoxe ne nous rebute pas, elle précise sa pensée :

« Le silence, c'est quelquefois se taire, mais c'est toujours écouter. Une absence de bruit qui serait vide de notre attention à la Parole de Dieu ne serait pas du silence. Une journée pleine de bruit et pleine de voix peut être une journée de silence si le bruit devient écho pour nous de la présence de Dieu. »

Pour M. Delbrêl, l'important, c'est l'écoute, et pour elle, cette écoute n'est pas conditionnée par l'environnement. Mais pour la plupart, et spécialement pour ceux qui sont au début d'un cheminement spirituel, et qui vivent les bruits de la ville sinon comme une agression permanente, du moins comme un tissu d'interférences et de parasites, un cadre naturel et paisible est très important, et facilite grandement cette écoute de la Parole de Dieu.

 

Le silence entre les hommes

 

Dans notre monde plein de bruit, le silence fait peur à beaucoup, habitués qu'ils sont à ce « fond sonore », et croyant volontiers qu'il est réservé aux moines et des chartreux, à supposer qu'ils les connaissent.

Pour certains, le silence est une arme - pour ceux qui n'ont pas d'autres armes : la jeune fille du « Silence de la mer » face à l'officier allemand. C'est un refuge : quand les paroles manquent, quand elles sont défaillantes et trompeuses, on se réfugie dans le silence.

Mais le refuge peut devenir une prison : cette jeune fille qui s'est enfermée dans son silence, dans son refus, en devient prisonnière au moment où l'amour s'éveille en son cœur :

« Et moi, je sentais l'âme de ma nièce s'agiter dans cette prison qu'elle avait elle-même construite », dit son oncle. Combien s'enferment dans le silence de la bouderie, et il devient une prison dont ils ont perdu la clé.

Le silence n'est pas univoque : il peut prendre plusieurs sens ; il peut être équivoque : on peut l'interpréter de différentes façons : à celui qui est blessé, le silence apparaîtra quelquefois comme une insulte ; à celui ou celle qui vit dans la solitude à longueur d'année, à celui qui a un besoin urgent de communiquer, il paraîtra insupportable. Oui, il y a une indifférence (« polie », comme on dit) qui s'apparente à une insulte.

Il y a des silences de plomb, lourds d'arrière-pensées : 

« Il est un homme qui semble se taire, mais son cœur condamne les autres : un tel homme bavarde sans cesse. Un autre parle du matin au soir et pourtant il garde le silence : c'est qu'il ne dit rien sans utilité. » (un père du désert).

Il y a des silences de mort, mais généralement ils ont été précédés de paroles de mort, de paroles qui tuent.

Il y a des silences vides, que les bavards (que nous sommes) veulent « meubler » à tout prix, parce qu'ils révèlent le vide intérieur, la vacuité de l'âme, une sorte de gouffre où l'on craint de s'engloutir. Alors Marthe nous dit :

« Il ne faut jamais rester au seuil de son âme, il faut rentrer à l'intérieur, y descendre, y réfléchir, y méditer, y travailler et s'y laisser travailler...face à face avec Dieu. »

Mais le silence peut aussi être très éloquent, car le silence crie quelquefois comme ces images muettes d'une chaîne d'information TV, sous-titrées : « no comment » (sans commentaire). Oui, dans le silence les images parlent, les regards, les yeux parlent : l'officier allemand du « Silence de la mer » reçoit de plein fouet le regard de la jeune fille et s'exclame :

« Oh welch'ein licht » (Oh, quelle lumière !) ; jusque là, elle a toujours refusé de regarder « l'ennemi », mais l'amour est né et a grandi dans son cœur - à son cœur défendant - et au moment où elle va le perdre, il s'exprime dans ce regard.

Les yeux sont les fenêtres de l'âme, ils disent parfois ce qu'on voudrait cacher.

 

Au commencement d'une rencontre, il y a souvent le silence, des regards qui se rencontrent : 

« Quand j'étais invité quelque part, je ne rentrais pas dans une maison : je rentrais dans les yeux des gens. Je ne voyais pas le reste. » (Christian Bobin, « Le Christ aux coquelicots »).

Certains sont gênés par le silence de la retraite ; ils souhaiteraient mieux connaître ceux avec qui ils la vivent, partager avec eux. Mais vient-on en retraite pour rencontrer des frères, ou pour rencontrer le Seigneur ? ou encore, se rencontrer soi-même - se trouver soi-même dans le Seigneur. Car je voudrais connaître les autres, et je ne me connais pas moi-même : de la vraie connaissance, celle que le Seigneur a de moi.

Si je ne me connais pas moi-même (ou mal), si j'ai une image faussée de moi-même (comme c'est presque toujours le cas), que pourrai-je échanger avec mon frère ? Des lieux communs (même spirituels !), des banalités, ces jeux d'apparences dont la vie du monde est faite la plupart du temps...

Marthe, la recluse, sait cela, elle dit : « On ne se connaît bien que dans la prière ».

Car la prière, la fréquentation du Seigneur, purifient le regard : dans la prière il y a comme une « transfusion de regard » : le regard du Seigneur passe dans le mien, je vois mes frères avec son regard, et comme lui, j'ai plus envie de regarder, de contempler, que de parler :

« Il fixa sur lui son regard et l'aima. » (Mc. 10,21).

 

De la contemplation à l'adoration

 

La beauté du monde invite à la contemplation silencieuse. On peut y trouver Dieu... ou ne pas l'y trouver ; on peut contempler avec J. Prévert « toutes les merveilles du monde qui sont là, simplement, sur la terre, offertes à tout le monde, éparpillées, émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles, et qui n'osent se l'avouer... », et ne pas voir, refuser de voir Celui qui les crée. C'est l'homme qui peut reconnaître et célébrer la beauté, c'est sa fonction de « prêtre de l'univers » (J. Lafrance), mais s'il refuse cette fonction en refusant Dieu ?

Cela nous fait comprendre que si Dieu se révèle en sa création, il s'y cache aussi : il est au-delà, ou en-deçà, ou à côté. Il est le Transcendant, et c'est pourquoi il nous invite à un autre silence, très intériorisé : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est là, dans le secret... » (Mt.6, 6). C'est l'attitude du psalmiste : « Je tiens mon âme en paix et silence, comme un enfant contre sa mère... »

 

De jeunes parents peu croyants ont rencontré ce Dieu caché, ils ont découvert en leur enfant « le don le plus merveilleux qui leur a été fait... » et ils ont appris à prier : « Tu es un Dieu discret : les dons que tu fais ne ressemblent pas à ceux que font les hommes. Eux cherchent à se faire connaître ou reconnaître à travers leurs dons, mais toi, tu sembles toujours comme en retrait. Nous ne savons pas qui tu es, mais devant cet enfant, nous croyons que tu es, que tu es amour, tendresse, vie, liberté jaillissante, et que ta puissance se révèle paradoxalement dans la faiblesse. »

 

Oui, le Tout-Puissant se révèle dans la faiblesse : Marie en est le premier témoin dans la Nativité, et comme le dit Bérulle dans une magnifique méditation, elle va « de silence en silence, de silence d'adoration  en silence de transformation... »

Oui, c'est le silence de Jésus qui entraîne celui de Marie : silence de la crèche, puis silence de la « vie cachée », auprès du silencieux Joseph qui est peut-être « l'icône » du silence du Père :

« Le Père céleste a dit une seule Parole : c'est son Fils. Il l'a dite éternellement et dans un éternel silence. C'est dans le silence de l'âme qu'elle se fait entendre. » (St Jean de la Croix)

Silence de la prière à l'écart ; silence face à la femme adultère, silence de la honte : honte non pas de cette femme, mais de ces hommes qui ont trouvé un « bouc émissaire », et qui en ont fait un objet, un instrument de leurs basses œuvres, car nous savons bien que c'était lui qui était visé : elle a échappé aux pierres, lui n'échappera pas à la croix.

Silence de la Passion, car l'Amour souffrant est silencieux : Jésus se tait face aux accusateurs, face à l'Accusateur, il ne parle que pour pardonner ; silence de l'eucharistie qui rejoint celui de la crèche...

 

Les mystiques, ou simplement ceux que Dieu a « saisis », parfois un peu brutalement (Decoin, Clavel, Frossard, etc...) le savent après Job: la vraie rencontre de Dieu plonge dans le silence, unifie l'homme qui trouve sa vérité, son assise et son « orient » :

« Unifie mon cœur, pour qu'il craigne ton Nom » (Ps. 85)

Car cette rencontre se fait au cœur de notre cœur :

« Le silence de Dieu ne signifie pas qu'il s'est éloigné de nous...Il signifie au contraire qu'il s'est fait si proche de nous que nous ne pouvons l'entendre qu'en écoutant notre propre cœur. Il nous faut prêter l'oreille au mystère qui nous habite. Le silence de Dieu en nous est le silence de la source. »  (Eloi Leclerc : « Le désert et la rose »)

 

Témoignage d'Héloïse :

 

Le silence m'a permis de faire un vide intérieur après toute une année passée pleine d'activités. Il oblige à se voir soi-même tel que l'on est, il nous aide à ne plus dresser de mur entre notre cœur et notre moi, en quelque sorte : « Jeter le masque ». Cette première étape incontournable nous aide à faire notre bilan intérieur et elle nous amène à un cheminement intérieur pour renaître dans la lumière de Jésus.

 

Le silence ne m'a pas empêchée de connaître les autres retraitants, nous sommes beaucoup plus attentifs aux sourires et aux regards qui sont le reflet de l'âme : nous voyons avec quoi chacun vient : peine, joie, fatigue, stress, recherche... Cela nous rend plus solidaire, plus fraternel. Le silence nous permet aussi d'être plus transparent : les autres nous voient et nous connaissent plus en vérité, nous nous prenons tels que nous sommes, tels que Dieu a voulu que nous soyons.

 

Le silence m'a fait un bien énorme, on se sent plus serein et cela nous rapproche beaucoup de Dieu. La prière et le silence permettent d'être en communion spirituelle avec Dieu et avec les autres. C'est une expérience très enrichissante sur le plan spirituel et humain que je désire partager à d'autres jeunes pour leur donner envie de la vivre.

 

Témoignage d'Yves :

 

Le silence est comme une porte qui ouvre sur l'invisible. Il révèle l'être derrière le paraître.

 

Le silence me rend attentif à ce qui se passe en moi et autour de moi. Il me conduit à l'essentiel, à la contemplation, à l'adoration. Il me fait pressentir le monde divin dans lequel j'ai la vie et l'être. Il m'ouvre à la présence de Dieu. Dieu était là et je ne le savais pas.

 

Le silence me fait comprendre que mon cœur est fait pour plus grand que le créé.

Il change mon regard, l'approfondit. Il embellit les yeux, il fait transparaître la beauté de Dieu. Il m'entraîne tout au fond de mon cœur, bien profond, là où règne le Silence de Celui qui est tout Amour, toute Lumière et toute Bonté.

 

Le silence est le langage de l'Esprit, la langue  de Dieu. Le Silence de Dieu est cette lance acérée qui transperce ce qu'il y a de plus profond dans mon cœur.

 

Le silence des Béatitudes, le silence des pauvres, des petits, des sans-voix, de ceux qui n'ouvrent pas la bouche, qui sont conduits à l'abattoir, des persécutés à cause du Christ, Jésus, doux et humble de cœur, Jésus inlassable à faire le bien, dans un total effacement, une infinie discrétion. Lui qui ne froisse pas l'herbe sous ses pas, qui n'éteint pas la mèche qui fume.

 

Le silence d'amour, le silence par amour, pour l'amour, dans l'amour : Tu m'aimes, je t'aime, nous nous aimons, toi-moi, moi-toi, nous.

 

Le silence de vie, ce chant silencieux et incessant de la vie, cette activité intense et continue d'une vie débordante. Le silence me fait communier à la profusion fantastique de la vie.

 

Pour Toi, Seigneur, le pur silence est louange.

 

 

 « La personnalité humaine ne sera jamais anéantie ; elle a la promesse de l'éternité, mais elle peut être comblée, envahie, submergée, de même qu'un morceau de cristal est comblé, envahi, submergé par la lumière. Il disparaît, mais il ne cesse pas d'exister ; sa gloire et sa pureté sont de disparaître, de se perdre et de laisser passer, sans obstacle, la pure et glorieuse lumière. Toute sa transparence ne l'anéantira pas, il est livré à la lumière qui le pénètre sans le détruire, sans le briser ; or, il faut qu'il soit entièrement livré pour être fidèle à sa mission ; s'il refusait quelque chose à la lumière, il voudrait donc porter ombre lui-même et s'imaginerait ajouter à son existence propre par cet amour de l'ombre qui serait l'amour isolé de sa propre personnalité. Pour porter ombre, il le faudrait enfumé, empoussiéré, obscurci et, aimant sa fumée, sa poussière, son obscurcissement, il croirait jouir de porter ombre au soleil.

Ainsi l'âme obscurcie et aveuglée croit jouir de ce qu'elle refuse à Dieu. Les âmes sont comme le cristal : leur vraie mission et leur vraie joie, c'est la transparence à la lumière qui est l'amour. »

 

Abbesse Luce de Luxe   (transcrit par Claudel après H. Brémond in « Le correspondant »)